INITIATION AU MONACHISME
DES PREMIERS SIÈCLES CHRÉTIENS

Égypte et Palestine
par Soeur Véronique DUPONT, osb, Venière

CHAPITRE X

LES MERES DU DESERT

Vous devinez aisément ma joie à vous parler des Mères du désert, les saintes "Amma". Car si le désert fut abondamment peuplé de moines, il le fut aussi de moniales, de vierges et d’ascètes, toutes "des femmes viriles à qui Dieu a accordé la même force de volonté qu’aux hommes; ceci afin qu’on ne prétexte pas qu’elles sont trop faibles pour pratiquer avec persévérance la vertu." Ainsi s’exprime Pallade dans son Histoire Lausiaque. Une fois ou l’autre, j’ai évoqué la soeur d’Antoine que celui-ci confia à un monastère de vierges, ou la soeur de Pachôme qui vint le rejoindre en Thébaïde, ou même telle ou telle femme qui se firent passer pour un homme et purent ainsi entrer comme anachorètes aux Cellules ou à Scété et dont on ne découvrit qu’au moment de leur ensevelissement, parfois après quarante ou cinquante années de vie anachorétique, qu’elles étaient des femmes.

Comme vous le savez (cf supra) la virginité chrétienne consacrée est contemporaine de la vie apostolique. On va rencontrer, à partir du IVe siècle, différents modes et lieux de vie de ces vierges et femmes consacrées au Christ.

1. VIERGES VIVANT DANS LE MONDE

1.1. Vie d’une vierge, chez elle, au IVe siècle

Cette vierge vit au milieu du monde mais n’a plus rien à voir avec le monde. Elle ne fait que la volonté du Seigneur, son époux. Elle ne sort pas de chez elle sans grande nécessité. Elle ne porte pas de vêtements spécifiques, toutefois, ses vêtements sont de peu de valeur, ses bras sont couverts, ses cheveux rasés et sa tête est ceinte d’un bandeau et recouverte d’une cuculle (capuche). Ses pieds sont toujours chaussés pour la prière. Elle reçoit les saints serviteurs de Dieu (les ascètes, prêtres, évêques) avec beaucoup d’égards, leur lave les pieds.

Ses vertus éminentes sont le jeûne et la prière (la prière en particulier, ce n’est pas la prière publique). Elle prie avec le psautier et rend un culte domestique : au lever du jour, à la troisième heure puis à la neuvième et enfin au milieu de la nuit. Elle dit les psaumes debout, tournée vers l’Orient, guettant le retour de son Seigneur. A la fin de chaque psaume, elle dit une prière à genoux, ainsi qu’un alleluia après chaque série de trois psaumes. Avant le repas (unique repas , à la neuvième heure), repas constitué de pain et de légumes, elle dit la prière suivante : "Nous te rendons grâce, notre Père, pour ta sainte résurrection que tu nous as fait connaître par Jésus-Christ ton Fils. Et de même que ce pain a été d’abord disséminé, qui est maintenant sur cette table, et, pétri, est devenu un, ainsi soit réunie l’Eglise des extrémités de la terre dans ton Royaume, car à Toi est la puissance et la gloire dans les siècles". Le repas de la vierge est une sorte de cène mystique.

1.2. Un exemple de vierge vivant dans le monde

Citons l’exemple de la vierge qui accueillit le bienheureux Athanase et dont nous parle Pallade :

"J’ai connu à Alexandrie une vierge qui avait soixante-dix ans quand je l’ai rencontrée. Tout le clergé de la ville lui rendait témoignage. Quand elle était jeune, aux environs de ses vingt ans, elle était extrêmement belle, au point qu’elle avait préféré se cacher, ne voulant pas que sa beauté fût pour quiconque une cause d’achoppement.

Sous l’empereur Constantin, les ariens conspirèrent contre le bienheureux Athanase, évêque d’Alexandrie, et ils l’accusèrent de toutes sortes de calomnies. Athanase, qui ne voulait pas être jugé par un tribunal corrompu, avait décidé de fuir sans s’en ouvrir à personne, parent, ami, clerc ou autre. Mais lorsque les envoyés du préfet pénétrèrent brusquement dans l’évêché à sa recherche, il prit sa tunique et son manteau et, au beau milieu de la nuit, s’enfuit chez cette vierge. Celle-ci, stupéfaite, eut grand peur. Mais il lui dit : "Je suis recherché par les ariens et dénoncé injustement; aussi, pour ne pas être victime d’une fausse réputation ni faire commettre un péché à ceux qui veulent me punir, j’ai décidé de fuir. Et Dieu m’a révélé cette nuit : Tu ne seras sauvé par personne que par elle". Folle de joie, elle laissa là toute discussion et se fit tout au Seigneur : elle cacha ce saint évêque pendant six ans, tant que vécut Constance. Elle lui lavait les pieds, accomplissait les services les plus humbles, pourvoyait à tous ses besoins, empruntait des livres pour les lui procurer. Et pendant six ans, personne ne sut, de tout Alexandrie, où se trouvait Athanase. Dès que la mort de Constance fut annoncée et que la nouvelle parvint à Athanase, il s’habilla de nouveau et sortit pendant la nuit. On le trouve dans l’église. Tout le monde fut abasourdi et on le contemplait comme un vivant revenu de chez les morts. Il s’excusa auprès de ses amis en leur disant : "Je ne me suis pas réfugié chez vous pour qu’il vous soit facile de prêter serment et aussi à cause des perquisitions. Je me suis réfugié chez celle à laquelle personne ne pouvait penser car elle est jeune et belle. J’ai ainsi gagné deux choses : son salut - car je l’ai bien aidée - et ma réputation.

2. MONIALES VIVANT SEULES DANS LE DESERT

C’est d’abord Amma Sara qui pouvait en imposer par son ascèse à de grands anachorètes et revendiquer une virilité de caractère hors pair. Amma Sara vécut treize ans harcelée par le démon de la fornication. Elle raconte qu’elle ne pria jamais pour en être délivrée, mais disait : "O Dieu, donne-moi la force". Un jour elle en fut délivrée à force d’ascèse et de prière.

Amma Sara pratiquait la garde des yeux (qui sont la fenêtre de l’âme) d’une manière absolue. On disait à son propos qu’elle demeura près du fleuve pendant soixante ans et ne détourna pas les yeux pour le regarder. Je faisais allusion à la virilité de son caractère, deux apophtegmes vous en donneront un aperçu :

Une fois deux Vieillards vinrent pour visiter Amma Sara. C’étaient de grands anachorètes. En y allant, ils se disaient l’un à l’autre : humilions cette vieille femme". Et ils lui dirent : "veille à ne pas élever ta pensée en disant :Voici des anachorètes qui viennent chez moi qui suis une femme". Et Amma Sara leur dit : "Par la nature je suis une femme, mais non par la pensée".

Elle dit encore aux frères : "Moi je suis un homme, et vous, vous êtes des femmes".

C’est aussi Amma Théodora qui est admise à parler parmi les saints vieillards et dont je vous rapporterai trois apophtegmes :

(5) Amma Theodora dit : Il arriva à un homme pieux d’être injurié par quelqu’un et il lui dit : je pourrai,s moi aussi, te dire des choses semblables mais la loi de Dieu me ferme la bouche".

(6) Elle dit encore que le maître doit être étranger à l’amour de la domination, à la vaine gloire, à l’orgueil et qu’on ne puisse pas le jouer par la flatterie, ni l’aveugler par des dons, ni le vaincre par le ventre, ni le dominer par la colère; mais qu’il soit patient, doux, humble autant que possible. Il doit être éprouvé et sans sectarisme, plein de sollicitude et aimer les âmes.

Et voici comment elle répond avec pertinence à une question que plusieurs d’entre vous se posent probablement :

(10) Ils l’interrogent : "A la résurrection des morts, comment ressusciterons-nous? " Elle dit : "Nous avons comme gage, comme exemple et comme prototype Celui qui est mort pour nous et ressuscité, le Christ notre Dieu".

C’est encore Amma Synclétique. De noble famille d’Alexandrie, elle distribue sa fortune aux pauvres et se retire dans un tombeau. Bien vite elle y rencontre le démon qui rôde comme un lion à la recherche d’une proie et qui s’attaque principalement aux vierges et aux moines. Synclétique combat le diable comme Antoine le faisait : par l’ascèse et la prière plus instante. Son austérité et sa sainteté lui attirent des disciples qui vont vivre dans le désert, en solitaires, sous sa direction spirituelle. Amma Synclétique vit ainsi en anachorète jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans. Surgissent alors dans sa vie de grandes souffrances physiques, douleurs qui vont durer jusqu’à sa mort, trois ans et demi plus tard. Il s’agit d’un cancer généralisé qui la ronge littéralement. Elle supporte cette maladie avec grande patience. Les trois derniers mois sont terribles; elle ne reçoit plus aucune nourriture. "Il n’y avait, dit son biographe, que la grâce de Dieu qui lui conservait la vie". Trois jours avant sa mort elle retrouve la parole et annonce sa mort. Le chiffre "3" est ici tout à fait symbolique, bien sûr. Puis Synclétique entre dans la lumière.

Vous aurez remarqué combien la "vie" de sainte Synclétique est écrite d’une manière très parallèle à la vie d’Antoine; il s’agit d’un genre littéraire courant à cette époque.

Quelques flashes sur sa doctrine spirituelle :

Humilité : Cacher ses bonnes actions, se réjouir lorsqu’on est méprisé et calomnié, bannir tout contentement de soi-même et toute présomption.

Vigilance : se tenir sans cesse sur ses gardes, veiller sur ses pensées car le démon est à l’affût pour nous entraîner dans le péché.

Charité : en même temps que l’on s’emploie à corriger ses propres imperfections, être indulgent aux défauts des autres; employer à leur égard la douceur et la patience; ne jamais se laisser aller à la colère.

Apophtegmes :

(12) "De même qu’un trésor exposé perd de sa valeur, ainsi une vertu connue de tout le monde disparaît. Et de même que la cire fond à l’approche du feu, ainsi l’âme est dissoute par les louanges et perd sa peine".

(13)"De même qu’il n’est pas possible d’être en même temps une plante et une graine, de même il est impossible, lorsque nous sommes entourés de gloire mondaine, de porter un fruit céleste".

(18)De même qu’il est impossible de construire un navire si l’on n’a pas de clou, de même est-il impossible de se sauver sans l’humilité".

Mais retenons surtout l’expérience qu’elle fit de la prière de feu:

(2) "De grands efforts et de pénibles luttes attendent ceux qui se convertissent, mais ensuite une joie inexprimable. Celui qui veut allumer un feu est d’abord incommodé par la fumée qui le fait pleurer. Mais à la fin, il obtient ce qu’il désirait. Or il est écrit : ‘Notre Dieu est un feu qui consume’ (Dt 4,24). Aussi devons-nous allumer le feu divin dans les efforts et les larmes."

"Le Seigneur lui-même ne dit-il pas : Je suis venu apporter le feu sur la terre (Lc 12,49) .Mais certains, peu courageux, ont supporté la fumée sans faire jaillir la flamme, par leur manque de patience et surtout par leur attitude lâche et irrésolue face au divin".

Tout l’enseignement de sainte Synclétique répond à la question, l’unique question : comment être sauvé ?

Les Soeurs de Bethléem l’ont choisie pour patronne depuis leur origine.

3. VIERGES ET MONIALES VIVANT DANS UN MONASTERE

C’est, enfin, une multitude de femmes inconnues ayant vécu dans ce désert d’Egypte à deux ou trois ou en communauté, telle cette vierge dont nous parle Pallade :

Une vierge était ma voisine, mais je n’ai jamais vu son visage car elle n’était jamais sortie, disait-on, depuis qu’elle était devenue moniale. Après avoir mené pendant soixante ans une vie d’ascèse auprès de la supérieure de son monastère, elle était sur le point de passer dans l’autre vie. Le saint patron du lieu, le martyr Colluthos lui apparut et lui dit : "Tu dois aujourd’hui faire route avec le Maître et voir tous les saints; viens donc déjeuner avec moi dans mon sanctuaire". Elle se leva de grand matin, s’habilla, mit dans sa corbeille du pain, des olives et des légumes et elle sortit pour la première fois depuis tant d’années. Entrée dans le sanctuaire, elle pria. Ayant observé le moment de la journée où il n’y avait personne à l’intérieur, elle s’assit et, s’adressant au martyr : "Bénis ma nourriture, saint Colluthos, lui dit-elle, et accompagne-moi sur ma route par ta prière". Puis elle mangea, et après avoir de nouveau prié, elle revint chez elle vers le coucher du soleil (...). elle mourut cette nuit-là, sans fièvre ni douleur. Elle s’était enveloppée elle-même de son linceul.

Telle aussi cette vierge repentie : Il y avait dans le désert une vierge qui vivait dans l’ascèse, en compagnie de deux autres moniales. Après avoir mené cette existence pendant neuf ou dix ans, elle fut séduite par un chantre; elle céda à ses sollicitations et eut un enfant. Elle se mit alors à détester son séducteur et, brisée de repentir, elle se jeta dans la pénitence jusqu’à se laisser mourir de faim. Elle fit alors à Dieu cette prière : "Dieu très grand, qui portes et supportes toute créature, toi qui ne veux pas la mort ni la perte de ceux qui s’égarent, si tu acceptes que je sois sauvée, montre-moi tes merveilles et emporte le fruit de mon péché, que je n’en vienne pas à me supprimer par la corde ou en me précipitant d’une hauteur". Sa prière fut exaucée car l’enfant qu’elle avait mis au monde mourut peu après. A partir de ce jour, elle cessa de voir celui qui l’avait séduite, s’adonna au jeûne le plus rigoureux et se consacra pendant trente ans au service des malades et des infirmes. Sa conduite toucha Dieu au point que l’un des saints prêtres de la ville reçut cette révélation : "Une telle m’a plu davantage par sa pénitence que par sa virginité". En nous rapportant cet épisode, Pallade mentionne : "J’ai écrit cela pour que nous n’ayons jamais de mépris envers ceux qui se repentent en toute sincérité".

Pallade nous rapporte quelques beaux exemples de la vie cénobitique au féminin, je vous en donne trois extraits fort explicites :

A Antinoé, se trouvent douze monastères de femmes; j’y ai rencontré Amma Talis, une vieille moniale qui pratiquait l’ascèse depuis quatre-vingts ans, disait-elle, ce que ses compagnes confirmaient. Avec elle habitaient soixante jeunes filles, qui l’aimaient tellement qu’il n’y avait pas de clé à la clôture du monastère comme dans les autres : l’amour de la vieille femme les retenait. Celle-ci était parvenue à une telle paix du coeur que, lorsque je fus entré, elle vint s’asseoir à côté de moi et posa ses mains sur mes épaules avec une totale liberté.

L’une de ses disciples, nommée Taôr, qui était au monastère depuis trente ans, n’avait jamais voulu accepter de vêtement neuf , ni de capuchon, ni de chaussures : ‘Je n’en ai pas besoin, disait-elle, ainsi je ne serai pas forcée de sortir’. En effet, toutes les autres vont à l’église le dimanche pour la communion. Mais Taôr, vêtue de haillons, restait au monastère, assise à l’ouvrage, sans interruption. Son visage était si parfaitement gracieux que même les plus fermes étaient séduits par sa beauté, mais sa chasteté était sa sauvegarde, et par sa modestie, elle ramenait le regard trop hardi au respect et à la crainte.

Le second passage nous rapporte un fait vécu dans un monastère pachômien de quatre cents moniales :

Les femmes sont d’un côté du fleuve, les hommes en face. Quand une moniale meurt, les moniales, après lui avoir fait sa toilette funèbre, vont la déposer sur la rive du fleuve. Les frères traversent en barque, tenant des palmes et des rameaux d’olivier et ils l’emportent de l’autre côté au chant des psaumes pour l’enterrer dans leurs propres tombeaux. En dehors de cette occasion, personne ne traverse pour aller au monastère des femmes, sauf le prêtre et le diacre, chaque dimanche.

Il arriva dans ce monastère l’affaire que voici : un tailleur séculier qui cherchait du travail avait traversé par ignorance. Une novice qui était sortie - l’endroit, en effet, était désert, le rencontra sans le vouloir et lui donna cette réponse : ‘Nous avons des tailleurs à nous’. Une autre avait été témoin de la rencontre. Au bout d’un certain temps, à l’occasion d’une dispute, sous une inspiration diabolique et poussée par la méchanceté et une colère intense, elle dénonça la soeur en communauté. D’autres s’empressèrent d’appuyer l’accusation par pure perfidie. La novice, accablée par cette calomnie qu’elle-même n’aurait jamais pu imaginer, ne put le supporter : elle alla en cachette se jeter dans le fleuve et mourut. A son tour, la dénonciatrice, reconnaissant qu’elle avait calomnié par méchanceté et commis cet acte atroce, ne put l’assumer et s’étrangla. Les autres soeurs annoncèrent la chose au prêtre quand il vint. Il ordonna d’abord qu’il n’y ait pas de service funèbre, ni pour l’une ni pour l’autre; quant à celles qui non seulement ne les avaient pas mises en paix mais avaient été complices de la dénonciatrice, ou avaient cru à ses dires, il les exclut de la communion pour sept ans.

Enfin, cette histoire vraie, tirée de la vie quotidienne :

Il y avait dans ce monastère une soeur qui feignait d’être folle et possédée du démon : on l’avait prise en aversion au point de ne pas manger avec elle, et c’est ce qu’elle voulait. Elle traînait à travers la cuisine, remplissant toutes sortes de services, véritable éponge du monastère comme on dit; elle accomplissait en cela ce qui est écrit : ‘Si quelqu’un parmi vous prétend être sage en cette vie, qu’il se fasse fou pour devenir sage’ (1Co 3,18). Elle s’était attaché des haillons sur la tête - les autres sont tondues et ont des capuchons - et c’est ainsi qu’elle faisait le service. Aucune des quatre cents moniales ne la vit manger de sa vie. Jamais elle ne s’assit à table, ni ne reçut un morceau de pain : elle se contentait des miettes qu’elle épongeait sur les tables et de ce qu’elle lavait dans les marmites. Elle n’offensa jamais personne, ne murmura pas, n’ouvrit pas la bouche, bien qu’elle soit battue à coups de poings, injuriée, couverte d’insultes et détestée.

Un ange apparut au saint Piteroum, solitaire établi en Porphirite, homme digne d’admiration, et il lui dit : ‘Pourquoi as-tu si haute opinion de toi-même parce que tu es vertueux et fervent et que tu habites le désert? Veux-tu voir une femme plus vertueuse que toi? Va au monastère des femmes tabénnésiotes et là tu en trouveras une portant un bandeau de loques sur la tête : elle est meilleure que toi. Car tout en luttant contre une telle foule, elle n’a jamais éloigné de Dieu son coeur. Tandis que toi, demeurant ici, tu t’égares en pensée à travers les villes’. Et lui qui n’était jamais sorti s’en alla jusqu’au monastère des femmes et il demanda aux supérieures l’autorisation d’y pénétrer; celles-ci l’introduisirent en toute confiance, car il était célèbre et d’un âge avancé. Il entra donc et réclama de les voir toutes. La soeur en question ne se présenta pas. Finalement, il leur dit : ‘Amenez-les moi toutes, car il en manque une’. Elles lui répondirent : ‘Nous en avons bien une à la cuisine : c’est une idiote’. Il leur dit : ‘Amenez-moi aussi celle-là, laissez-moi la voir.’ On alla lui parler. Elle ne voulut pas obéir, pressentant la chose ou peut-être même en ayant eu la révélation. On la traîna de force en lui disant : ‘Le saint Piteroum veut te voir’. Car il était célèbre. Quand elle fut devant lui, il considéra les haillons qu’elle avait sur la tête et il tomba à ses pieds en disant : ‘Bénis-moi’. Elle tomba à ses pieds à son tour : ‘Toi, mon Seigneur, bénis-moi’, lui dit-elle. Les autres furent toutes hors d’elles et dirent au vieillard : ‘Abba, que cet affront ne t’affecte pas : c’est une idiote!’ Piteroum leur répondit : ‘C’est vous qui êtes des idiotes! Car elle est notre Amma, notre mère à moi et à vous - c’est ainsi qu’on appelle celles qui ont atteint la véritable vie spirituelle - et je demande dans mes prières d’être trouvé digne d’elle au jour du jugement.’

A ces mots, toutes tombèrent aux pieds de la soeur, confessant différentes choses : l’une d’avoir versé sur elle la lavure de l’écuelle, une autre de l’avoir rouée de coups, une autre de lui avoir frotté le nez avec de la moutarde : chacune avait un affront différent à avouer. Après avoir prié pour elles, Piteroum repartit. Quelques jours après, ne pouvant supporter l’estime et le respect de ses soeurs et accablée par les excuses, la soeur quitta le monastère; où elle partit, comment elle finit ses jours, personne ne l’a jamais su.

4. SAINTE MARIE L'EGYPTIENNE

Pour conclure cette vie dans le désert d’Egypte, je vais vous conter la belle histoire de sainte Marie l’Egyptienne et ce sera aussi une belle transition pour la vie des Pères et Mères en Palestine.

Sainte Marie l’Egyptienne vécut de 354 à 431. Sa vie nous est connue par saint Zozime, prêtre d’une laure de Palestine.

Zozime raconte qu’un jour, vers 430, lorsqu’il marchait déjà depuis vingt jours dans les montagnes brûlées de soleil (vingt jours : ce devait être la mi-carême), il s’arrêta vers midi et s’assit sur une pierre, épuisé par la fatigue. Levant les yeux, il vit comme un corps humain qui se déplaçait!... Il se signa, l’apparition demeura : ce corps basané aux cheveux blancs s’avançait vers lui! Zozime se leva, et le corps qui se croyait seul fit demi-tour et s’enfuit! Zozime apostropha l’apparition : "Serviteur de Dieu, qui que vous soyez, je vous en conjure par le Dieu d’amour, arrêtez-vous et donnez-moi votre bénédiction. Que craignez-vous de ce pauvre vieillard que je suis?" Mais l’apparition continuait à s’enfuir. Zozime courut à sa poursuite et la rattrapa presque. Il s’aperçut alors que cette forme humaine était nue.

La forme humaine lui cria: "Je ne peux me retourner vers vous, je suis une femme! mais jetez-moi votre mélote et je pourrai recevoir votre bénédiction". Zozime s’exécuta. Alors la femme s’avança vers lui et il la bénit. Puis il lui demanda de lui raconter son histoire que voici :

Marie était égyptienne. A douze ans elle quitta ses parents pour fuir à Alexandrie où elle se livra pendant dix-sept ans à la prostitution. Un jour, sur le port, où elle pratiquait le plus vieux "métier" du monde, elle vit plein de gens monter sur des navires et s’enquit de leur destination. Ils allaient fêter l’exaltation de la sainte Croix à Jérusalem. Elle s’embarqua pour "travailler" à bord. Arrivée à Jérusalem, elle continue à se prostituer. Le jour de la fête de la sainte Croix, elle voulut suivre la foule dans le sanctuaire, mais une main mystérieuse la repoussait et l’empêchait d’entrer. Marie resta seule à la porte. Se demandant d’où venait cette force inconnue, elle prit peu à peu conscience de son passé, de sa misère et se mit à verser des larmes. Levant les yeux, elle constata qu’elle se trouvait sous une icône de la Vierge Marie et elle la pria avec force, prière qui s’achevait ainsi : "Faites que, dès que j’aurai vu ce bois sacré où votre Fils a voulu souffrir la mort pour nous, je renonce au monde et à ses attraits et que j’aille là où il vous plaira de me mener, ô Vierge sainte, vous ma caution et mon guide". Marie put entrer dans l’église et se prosterna devant la sainte croix, puis retourna près de l’icône de la Vierge lui demandant de lui faire connaître le lieu où elle devait accomplir sa promesse. Une voix lui répondit :"Passe le Jourdain et tu connaîtras le repos". Marie se rendit au bord du fleuve où elle passa la nuit, puis franchit le Jourdain au lever du soleil.

Zozime la trouva là quarante-sept ans plus tard... Pendant les dix-sept premières années de cette vie au désert (autant d’années que dura sa vie pécheresse), Marie connut des tentations terribles. Elle supportait mal la faim, la soif, la chaleur, le froid; elle ne pouvait plus offrir aucune consolation à sa chair et revoyait tout le temps les égarements de sa vie passée. Au bout de dix-sept ans, elle trouva la paix et eut la certitude de son salut.

Marie acheva ainsi le récit de sa vie. Zozime la bénit. Puis elle lui demanda de garder le secret et de ne pas revenir en ce lieu jusqu’au carême suivant, mais de se rendre le jeudi saint avec le ciboire au bord du Jourdain pour lui donner le corps du Christ.

Le Jeudi saint suivant Zozime se rendit au bord du Jourdain et attendit... La nuit se mit à tomber; il se pensa indigne de rencontrer Marie et pleurait de déception. Marie arriva auprès de lui, marchant sur les eaux. Elle reçut l’eucharistie; ils prièrent tous deux puis elle chanta le "nunc dimittis..." et demanda à Zozime de revenir le carême suivant au lieu de leur première rencontre en plein désert; ce qu’il fit. Il trouva Marie allongée par terre; il s’agenouilla; elle était morte. Il chanta les psaumes puis chercha un lieu pour l’enterrer et découvrit une inscription sur le sable: ""Abbé Zozime, ensevelissez ici le corps de la pécheresse Marie et priez pour elle. Je suis morte le vendredi Saint après avoir participé aux Saints Mystères".